Se faire détruire par les autres, se reconstruire pour soi.

En lisant les textes précédents, vous vous êtes peut-être demandé comment on en arrive à détruire l’image que l’on se faisait de soi. Je ne me suis jamais senti impacté par le regard des autres. Je ne m’estimais pas assez pour ça, mon ego n’a jamais existé pleinement. On m’a souvent critiqué, rabaissé, on m’a fait des blagues douteuses, et ça toute ma vie. Mais ça ne m’a jamais atteint, pas une seule fois, en tout cas pas d’une façon que je pouvais reconnaître. Parce que pour moi, personne sur cette terre ne pouvait plus me dénigrer que ma propre conscience. Alors, de l’extérieur, on pourrait croire justement que je m’estimais tellement que le regard extérieur ne représentait rien, c’est faux.

Et chaque pièce a deux faces, si les critiques ne m’atteignaient pas, pour les mêmes raisons, les compliments ne me touchaient pas. Un regard approbateur ou dénigrant, je ne percevais aucune différence. Parce que je ne m’aimais pas. Les critiques ne faisaient que rejoindre ce que je pensais déjà de moi, et les compliments ne suffisaient pas à m’en faire douter. Et puis, au hasard de la vie, on rencontre une personne dont le regard représente tout. Comme si, d’un coup, chaque mot prononcé était capable de nous faire douter de nous-mêmes ou de nous valider. C’est un pouvoir dangereux à mettre entre les mains d’une seule personne, parfois sans même qu’elle sache qu’on le lui a donné. Et pourtant, ce ne sont pas ses mots, son regard ou ses actes qui ont détruit l’image que je me faisais de moi. Non, pour la première fois de ma vie, ce sont des inconnus et des personnes que j’avais laissées compter pour moi qui m’ont détruit, et dont les paroles m’ont poussé à faire ce travail.

Parce que finalement, quand le regard d’une personne prend autant de valeur pour vous, tout son entourage prend tout doucement une place plus importante. Et le regard des autres par rapport à elle compte aussi, je ne m’en rendais pas compte au début, mais au fur et à mesure de la relation, tout ce qui pouvait la toucher de près ou de loin, ça m’atteignait. Chaque personne dénigrant notre couple, ça m’atteignait, et j’avais de plus en plus de mal à le supporter. Il y avait ce que ces paroles disaient de nous, ce qu’elles pouvaient lui faire ressentir, mais aussi ce qu’elles semblaient dire de moi. Tout ça se mélangeait, sans que je sache toujours reconnaître ce que j’essayais de protéger.

Encore aujourd’hui, le poids de leurs mots résonne en moi. Certains mots, j’avais besoin de les entendre, d’autres, je les ai entendus sans comprendre pourquoi j’avais cette image à leurs yeux. Et je suis parti du principe qu’ils avaient raison, tous autant qu’ils sont. Je ne dis pas aujourd’hui que chacun de leurs jugements était juste, je dis qu’à ce moment-là, je les ai tous pris comme s’ils l’étaient. C’est comme ça que tout a commencé, après avoir passé une soirée à me faire juger, dénigrer, humilier. Puis, après avoir entendu des mots de personnes proches qui me condamnaient, me prêtaient des intentions, remettaient en question mes sentiments, je me suis dit :

Peut-être que je suis lui.

Mon père.

J’ai passé ma vie à ne pas vouloir lui ressembler, à chercher tous les moyens de m’éloigner de son image. Et pourtant, à ce moment-là, j’avais l’impression d’avoir échoué dans toute la construction de mon identité. Alors j’ai voulu tout revoir sous cet angle. Qu’ai-je fait pour en arriver là ? Comment des personnes que je ne connais pas peuvent-elles avoir cette image ? Comment des personnes que j’affectionne autant peuvent-elles autant me condamner ? Après une semaine de culpabilité, de honte, de doute, j’ai écrit une confession sur mes actes, les conséquences qu’ils auraient pu avoir sur elle, sur moi, sur nous. C’est un travail éprouvant, j’ai remué mon propre sol, j’ai creusé en moi sans chercher à m’excuser dans un premier temps. Je voulais regarder ce que j’avais fait, même ce que j’aurais préféré ne pas voir. Mais regarder ses actes demande aussi, à un moment, de distinguer ce qu’ils disent de nous de tout ce que la honte nous fait croire que nous sommes.

Lors des ruptures, on peut facilement, très facilement, trouver toutes les excuses pour condamner l’autre, lui trouver tous les défauts qui nous permettraient de nous aider. Je connais cette possibilité, cette façon de chercher dans les erreurs de l’autre de quoi rendre son absence plus supportable. Mais pour moi, cette fois, ça ne pouvait pas suffire à avancer. Et surtout, je me suis confronté à une contradiction à laquelle je ne m’attendais pas. Tout ce que je pouvais lui reprocher, je l’avais accepté. Et c’est ça, finalement, la grande différence dans cette rupture. Je ne pouvais pas la blâmer pour tout, faire d’elle la seule explication de ma douleur, puis m’arrêter là. Parce que je l’aime avec toutes ses facettes, aussi difficiles soient-elles. C’est comme ça, je ne pouvais pas me cacher derrière mes reproches.

Ça ne veut pas dire que rien ne m’a blessé, ni que tout ce qui m’a fait mal devait être accepté simplement parce que je l’aime. Je peux reconnaître sa place dans ma douleur et continuer à l’aimer, comme je peux reconnaître mes erreurs sans faire de moi le seul responsable de tout ce qui s’est passé. Mais à ce moment-là, ce que j’avais besoin de comprendre se trouvait aussi en moi, dans cette façon de vivre notre histoire, dans ce qu’elle avait réveillé et dans ce que j’avais laissé en suspens bien avant de la rencontrer.

Alors j’ai changé de façon de faire, la culpabilité et la honte ont été tellement grandes que je devais regarder en moi cette crevasse béante que j’avais recouverte au fil de ma vie. Et j’ai creusé, j’ai retiré chaque bloc de pierre que j’avais entassé pour ne plus la voir. Chaque façon d’être qui me protégeait de cette vision de moi. À force de chercher tous les moyens de ne pas ressembler à mon père, je devais aussi me demander ce que j’avais construit pour moi. Ce que j’avais choisi parce que ça me ressemblait, et ce que j’avais choisi simplement pour m’éloigner de lui.

C’était dur. Tellement dur. Aujourd’hui encore, j’en ressens les résidus. J’ai les mains encore boueuses, noires et douloureuses. On ne va pas aussi profondément en soi sans conséquences. Et je ne peux pas décider d’un coup de ne plus avoir mal, simplement parce que j’ai compris certaines choses. Mais je peux choisir, petit à petit, ce que je veux construire avec elles. Une fois le sol libéré de ces rochers, je me suis rendu compte qu’il ne m’était pas nécessaire de vouloir combler cette crevasse. Je veux la laisser faire partie de mon paysage intérieur et je préfère me construire avec elle plutôt que de vouloir la cacher. Apprendre à en connaître les contours, reconnaître les endroits où je peux encore trébucher, sans continuer à lui abandonner tout le paysage.

Leurs mots ont été le point de départ de ce travail, mais je ne veux pas que leur regard en décide aussi la fin. Je veux pouvoir reconnaître ce qui était juste, interroger ce qui ne l’était peut-être pas, et me laisser la possibilité de devenir quelqu’un que je ne définis plus seulement à travers la condamnation des autres ou la peur de lui ressembler.

Ainsi, maintenant, je veux simplement me ressembler.

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