Je crois que pendant longtemps, j’ai confondu la force avec la capacité à ne rien laisser paraître. C’est assez étrange quand on y pense, parce que je me suis toujours considéré comme quelqu’un de sensible, capable de ressentir profondément les émotions des autres, de pleurer devant un film, de me laisser bouleverser par une histoire qui n’était même pas la mienne. Et pourtant, lorsqu’il s’agissait de mes propres émotions, c’était une tout autre histoire. Comme si j’avais construit une maison dont toutes les fenêtres donnaient sur le monde extérieur, mais dont aucune porte ne permettait d’accéder à ce qui se trouvait à l’intérieur.
Je crois que cette maison, je l’ai construite très tôt. Ou plutôt, qu’on m’a appris à la construire. J’ai grandi avec cette idée qu’il fallait être fort, qu’il fallait supporter, encaisser, ne jamais montrer ses faiblesses. Être ce parfait petit soldat qui avance sans poser de questions, même lorsque le chemin devient difficile. Et pendant longtemps, j’ai détesté cette éducation, au point de construire une grande partie de mon identité en opposition à celui qui me l’avait imposée. Je ne voulais pas lui ressembler, je voulais être tout ce qu’il n’était pas, sans jamais réellement me demander qui j’avais envie d’être, moi.
C’est quelque chose d’assez paradoxal, finalement. J’ai passé une grande partie de ma vie à vouloir me libérer de son influence, mais en cherchant constamment à prendre le chemin opposé au sien, je continuais à lui laisser le choix de la direction. Comme si, même absent, il gardait une main sur la boussole.
Aujourd’hui, je commence à comprendre qu’il n’est pas nécessaire de rejeter tout ce qu’une personne nous a transmis pour se libérer d’elle. Je peux reconnaître que certaines expériences m’ont profondément fait souffrir, que certaines choses n’auraient jamais dû m’être imposées, tout en acceptant qu’elles aient aussi participé à construire certaines de mes qualités. Ce n’est pas une manière de justifier ce qui s’est passé, encore moins de considérer que cette souffrance était nécessaire. C’est simplement reconnaître que je suis devenu quelqu’un à travers cette histoire, mais que cette histoire n’a plus à décider de ce que je deviendrai.
Et parmi les choses que j’en ai retirées, il y a cette résilience dont j’ai longtemps été fier, sans peut-être en comprendre réellement le sens. Parce que pour moi, être résilient, c’était tenir, toujours, quoi qu’il arrive. C’était être ce mur contre lequel les vagues viennent s’écraser, sans jamais parvenir à le faire tomber. Seulement, à force de vouloir être un mur, j’avais fini par oublier qu’un mur ne laisse pas seulement les tempêtes à l’extérieur, il empêche aussi la lumière de rentrer.
Et puis elle est arrivée dans ma vie.
Je crois que ce que j’ai aimé chez elle, au-delà de tout ce qu’elle était, c’est aussi ce qu’elle me permettait d’être. Avec elle, je n’avais plus besoin de porter constamment cette armure que j’avais passée tant d’années à construire. Je pouvais pleurer, avoir peur, montrer des choses que je n’avais jamais réellement montrées à quelqu’un. Et ce qui me paraît aujourd’hui presque évident ne l’était absolument pas à l’époque : je pouvais être vulnérable sans que cela change quoi que ce soit à l’amour qu’elle me portait.
Elle n’avait pas détruit mon armure, elle l’avait simplement rendue plus souple, suffisamment pour que je puisse enfin respirer à l’intérieur. Et je crois que c’est aussi pour cela que notre relation occupe une place si particulière dans ma vie. Je l’aime profondément, mais j’aimais également cet homme que je découvrais à travers notre relation, un homme que je n’avais finalement jamais vraiment autorisé à exister.
Puis notre histoire s’est arrêtée, et cette armure que je pensais pourtant si solide a volé en éclats.
Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre à quel point certaines de mes peurs ne m’appartenaient pas entièrement, ou plutôt qu’elles ne trouvaient pas toutes leur origine dans ce que je vivais à cet instant. J’avais peur de la perdre, bien sûr, mais cette peur avait quelque chose de démesuré, quelque chose que je ressentais physiquement sans parvenir à l’expliquer. Comme si une simple fissure dans le présent avait suffi à rouvrir une crevasse que je transportais depuis l’enfance, et que j’avais passé toute ma vie à recouvrir de pierres pour ne plus avoir à la regarder.
Je ne prétends pas aujourd’hui avoir compris l’ensemble de mes mécanismes, ni même avoir définitivement dépassé cette peur. Ce serait probablement trop simple. Mais je commence à distinguer deux choses que j’avais longtemps confondues : la peur de perdre une personne que j’aime, et cette peur beaucoup plus ancienne d’être abandonné. La première me semble naturelle, presque inévitable lorsqu’on aime profondément quelqu’un. La seconde, en revanche, avait cette capacité à prendre toute la place, à transformer une incertitude en menace et à me pousser à chercher des réponses là où il n’y en avait pas nécessairement.
Et c’est peut-être ce qui a le plus changé chez moi ces dernières semaines. Je n’ai pas cessé de l’aimer, je n’ai pas cessé d’espérer que nos chemins puissent un jour se retrouver, mais je commence à accepter que certaines questions n’aient pas de réponse aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’elle ressent, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve, et même si cette incertitude reste parfois inconfortable, elle ne m’oblige plus à agir. C’est assez nouveau pour moi, cette possibilité de laisser une question ouverte sans avoir immédiatement besoin d’en trouver la solution, comme si j’avais enfin compris que la vie n’était pas une énigme qu’il fallait résoudre avant de pouvoir continuer à la vivre.
Il y a encore quelques jours, je sentais une forme d’anesthésie émotionnelle chez moi. J’avais cette impression étrange de comprendre mes émotions sans réellement les ressentir, comme si je les observais derrière une vitre, suffisamment transparente pour les reconnaître, mais suffisamment épaisse pour m’empêcher de les toucher. Et puis, progressivement, quelque chose a commencé à changer. Les émotions sont revenues, le manque aussi, mais sans cette violence qui me donnait autrefois l’impression de perdre pied. Je ne dirais pas que je choisis ce que je ressens, ce serait faux, mais je crois que je commence à choisir la place que j’accorde à ces ressentis.
Hier, je vous racontais mon passage dans une église, ce besoin de m’éloigner un instant du monde pour retrouver quelque chose que je ne m’autorisais peut-être pas encore à vivre pleinement. Mais en y repensant aujourd’hui, je crois que ce moment représentait bien davantage qu’une simple confrontation au manque. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais volontairement choisi de me retrouver face à une émotion que je savais douloureuse, non pas pour la combattre ou chercher à la faire disparaître, mais simplement pour lui permettre d’exister. Je n’avais rien à résoudre, aucune décision à prendre, aucune réponse à trouver. Je pouvais l’aimer, ressentir son absence et accepter que ces sentiments m’accompagnent, sans nécessairement chercher à en faire quelque chose. Et je crois que c’est précisément ce qui m’a apaisé, cette découverte assez étrange qu’on peut parfois souffrir davantage en cherchant à retenir ses émotions qu’en acceptant simplement de les laisser nous traverser.
Je repense alors à cette armure, à ce petit soldat que j’ai longtemps été, et je me demande si je n’avais pas finalement confondu la résilience avec une forme de résistance permanente. Parce qu’à force de vouloir ne jamais plier, on finit parfois par devenir si rigide que la moindre secousse menace de nous briser. Alors que peut-être, être fort, ce n’est pas être ce chêne qui refuse de bouger sous le vent, mais plutôt cet arbre qui accepte de plier, de perdre quelques branches, parfois même de voir une partie de ses racines mise à nu, sans pour autant cesser de grandir.
Je ne veux plus vivre en opposition à celui qui m’a élevé, pas plus que je ne veux dépendre de la présence de celle que j’aime pour m’autoriser à être cet homme que j’ai découvert à ses côtés. Je peux reconnaître ce que l’un m’a transmis, ce que l’autre m’a permis de découvrir, sans leur laisser la responsabilité de définir celui que je serai demain.
Je ne sais pas encore exactement ce que je vais faire de tous ces morceaux d’armure qui jonchent le sol. Peut-être que j’en garderai certains, parce qu’après tout, ils m’ont aussi protégé lorsque je ne savais pas faire autrement. Mais je ne veux plus reconstruire cette forteresse dans laquelle j’avais fini par me confondre avec mes propres murs.
Je crois que j’aimerais simplement apprendre à vivre avec les fenêtres ouvertes, quitte à laisser entrer un peu de froid de temps en temps.
Parce qu’au fond, ce n’est peut-être pas la douleur qui m’a rendu fort, mais tout ce que j’ai réussi à faire malgré elle. Et aujourd’hui, pour la première fois, je commence à envisager que je n’ai plus besoin de souffrir, ni même de cacher ma souffrance, pour continuer à l’être.